vieux

Que regardent les vieux par la fenêtre ?

Je me suis toujours demandé ce que regardent les vieux par la fenêtre. Depuis que je suis tout petit je marche la tête en l’air et je regarde les fenêtres. Je guette les rideaux tordus par une main ridée. J’aime apercevoir le visage fermé d’une grand mère qui scrute la rue d’un air désaprobateur. Certains vieux ont l’air contrariés, d’autres ont le regard perdu dans le vide. D’autres encore sont sereins, ils sourient en regardant la vie défiler en bas. Que voient-elles vraiment ces gargouilles du troisième âge ?

Est-ce que ces mamies grimaçantes voient des fantômes d’elles-même, en bas dans la rue. Examinent-elles ces versions d’elles déambuler dans leur rue comme si elles n’avaient plus d’arthrose ou le dos voûté. Savent-elles qu’elles contemplent une vision. Qu’elles jalousent une projection. Est-ce qu’elles sont en colère contre la jeunesse qui batifole au pied de leur immeuble ou est-ce qu’elles réprimandent en silence la vieillesse de frapper si fort. Elles ne sont pas contentes ces mamies qui espionnent aux fenêtres. Elles désapprouvent tout ce qu’elles peuvent de la vie d’en bas. Retenues en étage par leur ravisseur de toujours, elles râlent contre, lui, le Temps. Elles en profitent pour râler contre tous les autres parce qu’après tout, elles n’ont que ça à faire, seules dans leur appartement.

Et ce papi heureux qu’est-ce qu’il voit ? Est-ce qu’il regarde les jolies filles en pensant à toutes celles de sa jeunesse, en pensant à celle qu’il n’a jamais invité à danser. Songe-t-il à celle qui tricote dans son salon ? Leur première rencontre, les enfants et les petits enfants qui devront mettre ces chaussettes aux couleurs douteuses confectionnées par mamie ? J’aime bien le vieux qui regarde par la fenêtre. Celui qui est content. Une fois j’en ai vu un au bord d’une route en Auvergne. Il était au milieu d’un champ, assis sur une chaise. Il s’était apporté une chaise, au milieu de nulle-part, pour regarder les voitures défiler. Une version champêtre du vieux de la ville sur son balcon je suppose. Il regardait les voitures passer avec ce regard appuyé et sans gêne qu’on ne trouve que chez les enfants et les vieux. Il était marrant ce vieux. Salopette bleue, sabots noir et béret à carreau. La vieille France sympathique. Celle dont tu as envie qu’elle te serve un coup de rouge en te racontant sa jeunesse et ses secrets. Bref, il regardait passer les voitures. En y réfléchissant un peu, je me dis que ce vieux avait dit oui à la vieillesse. Il avait du se lever un matin, visser son béret sur son crâne chenu et l’affronter droit dans le miroir. « Ok la vieillesse, t’es là, je vais pas te chasser, alors viens on va faire un bout de chemin ensemble. » Il a pris sa chaise, et il est sorti de chez lui pour aller regarder les voitures. Des voitures qui passent, tout simplement. Il s’est mis sur une ligne droite. Il les voyaient venir comme on voit venir les années et il les voyait disparaître comme on disparaît un jour. C’est pour ça que je me dis qu’il avait accepté l’idée d’être vieux. Il a fait un truc de vieux, mais auquel seul un vieux peut penser. Un truc dont tu te dis qu’il faut être assez vieux et sage pour le faire. Marrant.

Au fond je crois que tous les vieux regardent tous par la fenêtre, mais qu’aucun ne voit la même chose. Je crois qu’ils se vivent dans chaque personne qui passe dans la rue. Ils cadenassent leur vélo, achètent des légumes, déménagent des meubles, livrent des pizzas, s’embrassent sous la pluie, promènent leur chien, jouent de la guitare, réclament de l’argent, s’asseyent sur un banc, font un footing, déjeunent en terrasse, distribuent des prospectus, se disputent, téléphonent, fument, rient, chantent, sont ivres…

En fait, je soupçonne les vieux de regarder les autres devenir vieux et ça, ça les fait vivre.

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